Dans les années d'après guerre, le monde agricole et rural a entamé des mutations importantes devant permettre à la France d'accéder à l'autosuffisance alimentaire et de devenir la première puissance agricole de l'Europe. Dans le même temps, il s'agissait d'offrir aux agriculteurs, comme à la plupart des autres français, les bénéfices de la période de croissance des "trente glorieuses".


Ces évolutions s'inscrivaient dans une conception assez généralement partagée du progrès décliné d'un point de vue scientifique, technique, technologique mais aussi social puisqu'il s'agissait également de l'amélioration des conditions de vie des agriculteurs. À leurs côtés donc, tous les acteurs de la filière - chercheurs, conseillers, banquiers etc. - ont œuvré pour que l'agriculture française devienne moderne et productiviste.


À de nombreux égards, le contexte a changé. Depuis le milieu des années 1970, on commence à évoquer l'idée de crise. D'abord énergétique, elle devient économique et financière dans la perspective de la globalisation des échanges qui impacte considérablement les marchés sans parvenir à éradiquer la faim dans le monde.


Entre les délocalisations, les concentrations de « rationalisation », les effets de la financiarisation de l'économie et de l'évolution spéculative des marchés des matières premières, c'est le tissu économique du milieu rural qui est aujourd'hui mis à mal. Plus encore, avec la fermeture d'usines agro-alimentaires, la diminution du nombre d'agriculteurs, mais aussi la disparition des milieux artisanal et commercial de proximité ou celle des services publics, c'est la dynamique des communautés qui est touchée au profit de logiques présentées comme incontournables.


Pourtant, la situation présente, pour ne pas dire la crise généralisée, incite de plus en plus d'acteurs à considérer qu'il devient urgent de trouver des alternatives à des orientations qui prouvent chaque jour leur perversité. Il est banal de le dire : pour que les campagnes restent vivantes, il faut des emplois au niveau local, mais ce n'est pas si facile à mettre en œuvre.


Pourtant, au moins du point de vue directement agricole, on pourrait même dire paysan puisque celles et ceux qui les portent se réclament de ce mot et de ses valeurs, de nouvelles dynamiques sont en marche. Enfants d'agriculteurs ou en provenance d'autres horizons, ils produisent un fertile renouveau des idées, des regards sur le territoire, des manières d'être et d'agir en milieu rural.

 

Cette nouvelle approche s'inspire pourtant de courants déjà anciens engagés par des agriculteurs dont les choix et les pratiques se voulaient des alternatives au productivisme de filière. Elle veut promouvoir une agriculture de proximité, soucieuse de la qualité ses produits, avec des pratiques culturales respectueuses de l'environnement, sans machinisme à tout prix et favorisant l'humain ainsi que le milieu naturel.

 

Elle veut se réapproprier les filières afin d'être autonome et libre face à la mondialisation et les cours des marchés agricoles. Les exemples de succès sont nombreux et on ne craint pas de dire qu'ils sont toujours des choix de vie.

 

Car, dans ce type de métier, vie professionnelle et privée sont intimement associées et cela se manifeste jusque dans les pratiques culturales ou le rapport aux animaux. Mais cela peut également être le cas pour des domaines auxquels on penserait moins évidemment comme le rapport à la propriété du sol, des murs et des équipements, la structure juridiques de l'entreprise ou les partenariats.

 

L'alternative la plus souvent évoquée sur ces problématiques s'avère la mutualisation que l'on ne fait que redécouvrir même si, quand on l'évoque, les premières images à nous venir en tête sont souvent celles des grandes initiatives sociales de l'après seconde guerre mondiale : mise en place de la sécurité sociale, des caisses de retraite, des mutuelles de santé, etc.

 

Pourtant l’esprit de cette dynamique ne date pas des années 50 ni même du XXe siècle. Dès le XIXe siècle, les réflexions sont nombreuses, notamment en lien avec le mouvement syndical. Mais c'est aussi le fait d'un patronat social, le plus souvent issu du monde ouvrier et représenté notamment par Jean-Baptiste Godin. C'est dans son projet de « Familistère » - réalisé à Guise, dans l'Aisne, à partir de1859 - qu'il les met en œuvre. Il s'agit alors de permettre aux salariés de vivre décemment, dans un logement sain, avec un travail digne où ils sont respectés, dans un environnement sans violence, avec des jardins vivriers, des équipements scolaires, médicaux, commerciaux et de loisirs.

 

Le degré de structuration d'une telle réalisation, de même que sa taille sont exceptionnels mais les exemples plus modestes fourmillent. Pour eux, comme pour le Familistère, on a longtemps perdu leurs traces dans l'effervescence des « trente glorieuses ».

 

C'est au moment où l'on ne peut plus éviter les multiples dimensions d'une crise qui menace tout le monde et remet en cause les mieux ancrées des certitudes de l'Occident que l'on en arrive à requalifier ce que l'on appelle l'économie sociale et solidaire, à y chercher des réponses, voire des remèdes[1].

 

Mais si l'on y trouve des idées alternatives, de beaux exemples, qu'en est il réellement de la mutualisation et du collectif aujourd'hui ? Les raisons du choix de telles options sont nombreuses. Il est question, entre autres, de diminuer les risques, d'éviter la dispersion des efforts, de réaliser des économies d'échelle et de gestion, d'améliorer la qualité de l'action, de rationaliser le temps de travail, etc.

 

Dans plusieurs domaines, pour y parvenir, il apparaît que la mise en commun de moyens et d'activités est primordiale pour assurer la pérennité d'une action dans un contexte en permanente mutation. Les statuts juridiques permettant de mettre en œuvre de telles perspectives sont variés : regroupement d'associations, mutuelles, coopératives, etc.

 

Bien sur le monde paysan se pose aussi ces questions. Dans les années 60, le sociologue Pierre Boisseau axait son travail sur les formes d'organisations découvertes par les agriculteurs pour leur permettre de résoudre leurs problèmes de développement. Dans son ouvrage[2], il décrit les formes d'entraide et d'échange, aborde les plaisirs qu'apporte cette organisation, les questionnements qu'elle soulève et donne la parole aux femmes.

 

A travers entraide, syndicats, structures techniques, économiques et sociales, les paysans n'ont cessé de s'organiser pour s'adapter aux exigences de la société industrielle. Maintenant l'accès à la terre, la revendication d'un rythme de travail moins soutenu sont autant de raisons qui les obligent à penser de nouveau la mutualisation et le collectif dans leurs fermes.

 

C'est dans ce contexte que nous envisageons une installation agricole collective. Parallèlement, la sensibilité au discours écologique s'est développée en mettant en évidence différents enjeux tels que la biodiversité et l'évolution climatique.

 

L'héritage de l'euphorie des années soixante se lit dans de multiples traces qui sont autant de problématiques que l'on peut aborder selon la triple perspective du développement durable.

 

Du point de vue environnemental, l'agriculture productiviste impacte la qualité des eaux, contribue à la dégradation des sols, à la perte de biodiversité etc.

 

Du point de vue social, le nombre des agriculteurs se réduit en proportion inverse de l'accroissement de la taille des structures agricoles. Les prix du foncier augmentant en permanence, il est de plus en plus difficile pour les jeunes de s'installer. Plus encore, 220 hectares de terres agricoles péri-urbaines disparaissent chaque jour au profit de l'étalement urbain, alors que de nombreuses campagnes plus éloignées des centres se dépeuplent et se déstructurent.

 

Du point de vue économique, c'est le monde rural dans son ensemble qui est affecté par des évolutions dictées par des pouvoirs de plus en plus lointains à tous les sens de ce terme.



[1] Voir notamment : Degrave, Florence, dir, Transformations et innovations économiques et sociales en Europe : Quelle sortie de crise? Regards interdisciplinaires, Cahiers du Cirtes 4, Louvain, Presses de l’Université de Louvain, 2010.

[2] Pierre Boisseau, Les agriculteurs et l’entraide, Paris, SPER, 1968.