L'installation, toute une histoire…

 

Actuellement, la problématique du foncier est un enjeu majeur pour l'installation des jeunes agriculteurs. On constate une véritable incohérence entre d'une part le discours politique qui semble défendre la formation des jeunes agriculteurs, le maintien d'activité en milieu rural, l'agriculture biologique et plus largement le développement durable et d'autre part la difficulté aujourd'hui d'accéder au foncier. La ferme de Ty Losquet est un exemple avéré de ces incohérences.

Début 2011, Coline et Gaël visitent la ferme de Ty Losquet à Grâce. Douze hectares attenant au bâti de la ferme ce qui leur suffit pour élever une centaine de brebis, transformer le lait et vendre les produits issus de la fromagerie au niveau local ; mais aussi de dégager un revenu qui contribue à faire vivre deux familles, qui de plus participeront à la vie locale (école etc.).

 

Le projet des deux jeunes femmes est en concurrence avec un projet de ferme équestre et un projet d'agrandissement. La SAFER*, organisme de gestion et d'attribution des terres agricoles, décide dans un premier temps de valider le projet d'agrandissement.  Elle juge que le projet de Coline et Gaël n'est pas viable économiquement alors qu'elles bénéficient du soutien des banques. Elles décident de mener un combat symbolique et politique avec le soutien de la Confédération Paysanne des Côtes d'Armor, d'Agriculture Paysanne 22, du GAB* 22, d'Accueil Paysan, du CEDAPA*, des CIVAM*, de RTF*, du MRJC*, de Terres de Lien*, d'élus et de citoyens.  

De nombreuses actions sont alors menées pour faire revenir la SAFER sur sa décision, manifestations, grand pique nique et accueil du troupeau de brebis illégalement sur la ferme. Cette lutte pour l'accès au foncier est très médiatisée au niveau local et dans le monde agricole.

  

Début 2012, malgré les pressions du syndicat majoritaire la direction régionale de l'agriculture valide le projet de Coline et Gaël. La SAFER est contrainte de revenir sur sa décision. Ce combat a été long et difficile pour les deux jeunes femmes et leurs familles.  

 

Gaël et Coline ne sont pas encore au bout de leur surprise, la MSA* leur refuse, dans un premier temps, leur statut d'agricultrice car elles ne bénéficient pas de la demi-SMI*.

 

*SAFER : Société d'Aménagement Foncier d'Établissement Rural

*MSA : Mutuelle Sociale Agricole

*SMI: Surface Minimum à l'installation. Elle sera remise en question en septembre 2013 car elle ne correspond plus à toutes les réalités agricoles.

*GAB: Groupements des Agriculteurs Bio

*CEDAPA: Centre d'Études pour un Développement Agricole Plus Autonome

*Civam : Centre d'Initiatives et de Valorisation de l'Agriculture et du Milieu rural

*RTF : Reclaim The Fields

*MRJC : Mouvement Rural de la Jeunesse Catholique

*Terres de Lien :cf article Radis & co

 

Gaël, 40 ans, mariées, trois enfants

 

Gaël est mariée avec Lamine et a trois enfants Tangi, Wagane et Aïda. Elle est statisticienne de formation, métier qu'elle a exercé au Québec pendant une dizaine d'années. Un jour elle rencontre une bergère dans les Appalaches, et c'est le déclic. La petite famille rentre en France et Gaël entreprend un Brevet Professionnel de Responsable en Exploitation Agricole (BPREA) mention élevage au Rheu près de Rennes. Elle réalise des stages en élevage de brebis laitière, notamment au Pays Basque.

 

Coline, 27 ans, en couple, un enfant

 

Coline partage sa vie avec Benjamin, ils ont une petite fille, Léonie. Après une licence en Arts du spectacle et en sciences de l'éducation, Coline se destine à être institutrice. Elle fait de l'accompagnement au devoir avec l'AFEV (Association de la fondation Étudiante pour la Ville) et réalise que l'éducation peut passer par d'autres moyens et notamment par les fermes pédagogiques. Elle réalise un BPREA en alternance au Rheu d'abord en production végétale puis elle bifurque en élevage. C'est à cette époque qu'elle rencontre Gaël. Coline a vécu deux ans à "l'Elaboratoire" de Rennes, collectif artistique où elle apprend beaucoup : mécanique, travail du bois etc.

 

Ty Losquet Tomme 1

 

Gaël et Coline s'installent en juin 2012, les travaux sur la ferme débutent au même moment. De nombreuses personnes (amis et famille), viennent prêter main forte pour l'aménagement de la bergerie, la mise en place de la salle de traite, de la fromagerie et de la cave. Benjamin le compagnon de Coline est charpentier et menuisier il chapeaute les travaux. Ces derniers s'achèvent à temps pour le lancement de l'activité. Une grande partie du troupeau agnèle à cette période, les premiers produits laitiers sont transformés début mars.

 

Le troupeau de brebis est composé de 130 Manèch tête noire, originaire du Pays Basque. Elles produisent un lait de qualité mais pas en grande quantité. Pour cela Gaël et Coline effectuent deux traites par jour. Il y a deux troupeaux avec des périodes d'agnelage différentes, se décalage permet d'allonger la durée de production laitière. En effet, la brebis s'arrête de produire du lait quelques mois dans l'année. Les douze hectares de fourrage permettent de mettre à l'herbe les brebis 10 mois dans l'année, il est d'ailleurs conseillé de laisser au repos les prairies deux mois l'hiver pour qu'elles se régénèrent. Quelques rounds de foin sont produits sur la ferme mais le GAEC achète de la paille et du foin à des paysans du coin. La ferme de Ty Losquet est aujourd'hui en seconde année de conversion à l'agriculture biologique.

 

Gaël et Coline ont une grande fromagerie lumineuse et fonctionnelle avec de multiples astuces qui améliorent le confort de travail. Elles transforment le lait en Tomme, fromage à pâte molle (type camembert), yaourts, fromages frais nature et aromatisés.  

 

Elles vendent ensuite leurs produits sur les marchés de Guingamp et Lannion et dans deux réseaux de consommateurs. Le Gaec de Ty Losquet accueille un marché de producteurs tous les mercredi soir. On y trouve des légumes, du pain et du fromage de brebis ; des animations sont prévues tous les trois mois (concert, théâtre, fanfare etc.). La ferme est à dix minutes de Guingamp ce qui est un avantage en termes de commercialisation.

 

Organisation du travail au sein du GAEC

 

Gaël et Coline ont mis en place un planning de semaine paire et impaire, quand l'une des deux agricultrices s'occupe de la fromagerie, l'autre gère l'élevage et les marchés. Elles effectuent les mêmes tâches une semaine sur deux. Ce fonctionnement leur permet de toucher à tout et de se familiariser à l'ensemble des tâches de la ferme.

 

 Les enfants sont au cœur de l'organisation de ces deux jeunes femmes. Dans le planning il est même prévu qui gère les trajets pour l'école et la nourrice. Elles ont toutes les deux des organisations différentes pour gérer les traites et les enfants. Coline commence la traite très tôt le matin et effectue sa seconde traite vers 16h30-17h, tandis que Gaël trait une fois les enfants partis à l'école vers 8h15 et recommence une fois qu'ils sont couchés vers 20h00.

 

Chaque lundi midi, les deux associés se retrouvent agenda en main pour aménager le planning de la semaine avec les rendez-vous des enfants, les réunions professionnelles etc. C'est aussi le moment où elles ouvrent le courrier, classent les différentes factures, discutent des choses à faire et se les partagent. Réunion efficace et indispensable au bon fonctionnement du GAEC.

 

Les aides "humaines"

 

Coline et Gaël bénéficient de l'aide de Rémi, voisin retraité ancien agriculteur et ancien gérant d'une entreprise de travaux agricole. Il les a conseillées dans leurs choix de matériel, et les aide dans tous les travaux des champs. Un soutien indispensable pour le moment. Leurs deux compagnons sont très présents, ils aident sur les différents chantiers de la ferme. Ils sont aussi très actifs dans le Groupement Foncier Agricole (GFA).  

 

GFA : Groupement Foncier Agricole.

 

 Les GFA sont des sociétés civiles permettant d'acquérir et de gérer de manière collective des biens fonciers et immobiliers uniquement agricoles.

  •  Le capital social de la société est composé des parts apportées par les associés : personnes physiques.
  • Ce capital permet d'acheter le foncier que la société loue à un agriculteur par bail rural.
  • L'agriculteur, sous le statut du fermage, est locataire de la société.
  • La gestion de la société se définit dans les statuts, qui doivent donc être adaptés au projet souhaité. Une ou plusieurs personnes sont choisies par décision collective pour administrer la société : le ou les gérants de la société.

Accéder collectivement à la terre c'est :

  • un projet ancré localement
  • de nouveaux liens entre consommateurs et producteurs
  • considérer la terre comme un outil de travail pour le paysan
  • soulager le paysan d'un endettement important lors de son installation
  • la possibilité pour le paysan d'investir dans l'outil productif (cheptel, machines...) plutôt que dans la terre
  • pérenniser la destination agricole des terres : la société civile devient responsable et actrice

Source : http://www.paysans-creactiv-bzh.org/index.php?parent=45&rub=177

 

Les terres du GAEC appartiennent à un Groupement Foncier Agricole (GFA) constitué de 138 associés.  Chacun possède une ou plusieurs parts de 100 euros qui sont rémunérées tous les trois ans. Ce GFA possède 10,8 ha pour une valeur de 161.000 euros. Quatre personnes ont en charge la gérance et s'occupent de toute la partie administrative.  Ils se réunissent une fois par an en assemblée générale. Cette année il a été décidé de planter des arbres fruitiers et d'acheter si l'occasion se présente un hectare de terre supplémentaire. Le GAEC quant à lui a acheté un hectare et les bâtiments de la ferme.

 

Le Gaec a investi 155.000 euros pour la mise en place de l'activité : fromagerie, cave, salle de traite, matériel agricole, clôtures, troupeau de brebis etc.

 

Le GAEC de Ty losquet vit sa première année avec toutes les découvertes que cela suppose. C'est un bel exemple d'installation novatrice, deux femmes non issues du milieu agricole qui s'organisent pour produire des produits laitiers de qualité, sur une petite surface. Gaël et Coline ont fait le choix du GFA, car pour elles, le foncier est avant tout un bien collectif, ce type d'organisation permet également d'impliquer le consommateur dans le devenir de l'agriculture.

 

A terme les deux jeunes femmes envisagent d'ajouter deux vaches pie noire à leur troupeau pour avoir plus de lait à transformer et augmenter leur gamme avec des tommes aux deux laits (brebis et vaches), du beurre et de la crème. Bref, encore de beaux projets en perspective au Ty losquet ! Belle route à vous, et heureuse d'avoir passé ces quelques jours en votre compagnie.

 

Rachel pour Croqueuses de son.