Mardi 2 juillet, nous prenons la route vers le sud, sous un grand soleil. Ca discute, ça papote et ça rigole bien dans la voiture. Nous sommes chargées ce jour-là de livrer un lapin nain et angora d'Aigrefeuille à Toulouse. Boupi, c'est comme ça que nous l'avons baptisé, a un peu chaud, hyper ventile mais attaché sur la banquette arrière, il ne bouge pas. Nous le livrerons vivant à sa nouvelle propriétaire, ouf !  

 

Nous continuons notre route vers Castelnaudary, quittons la plaine céréalière et prenons de la hauteur. Nous arrivons à Labécède-Lauragais au lieu dit "Borde Mounoy" sur la ferme de l'EARL Lait Co Pain, nous sommes à 430 mètres d'altitude, une vue magnifique s'offre à nous, éclairée par une douce lumière de soir d'été. Les grillons chantent, ça sent le sud. Ce soir-là,nous rencontrons Mario, maraîchersur la ferme et Koen, Wwoofer belge venu prêter main forte pour deux semaines. Nous passons un très bon moment en leur compagnie. Nous ferons connaissance avec Carole, Gwenaëlle, Mélinda, Morgan, Sébastien et Yann le lendemain midi.

 

Le Loubatas, Centre d'éducation à l'environnement : croisé des chemins.

 

L'EARL Lait Co Pain, comme son nom l'indique est avant tout une histoire d'amitié et d'envies partagées. Le collectif débute à six, Mario arrive en 2011. Carole, Gwenaëlle, Mélinda, Morgan, Sébastien et Yann se rencontrent à "Loubatas" qui est un centre d'éducation à l'environnement en Provence. Certain d'entre eux y travaillent, d'autres gravitent autour de ce lieu dynamique. Les amis se réunissent certains soirs pour échanger sur le collectif de vie, les éco-hameaux, sur leurs envies d'alternatives ; c'est ce qui fédère avant tout le groupe. Pour y parvenir, ils font le choix de l'agriculture.

 

Galinagues, première tentative d'installation agricole en Ariège, 2006

 

Les six compères se retrouvent à Galinagues, sur le plateau de Sault en Haute-vallée à 1000 m d'altitude dans l'Aude de janvier à octobre 2006. Une ferme de montagne qui est en Biodynamie depuis 17 ans, avec un troupeau de vaches laitières, de la transformation fromagère, du maraîchage et de la boulange paysanne, le tout vendu en direct aux consommateurs. Les paysans en place cherchent à transmettre leurs outils de productions. Les six copains se forment sur les différentes activités. La transmission est complexe en ce qui concerne le foncier, l'administratif et la partie financière. Les conditions changent en cours de route. Ils ne s'installeront finalement pas sur ce lieu. Cette expérience formalise leurs envies en terme de production et conforte leur choix d'installation agricole.

 

Borde Mounoy, Labécède-Lauragais, février 2007  

 

L'ADEAR* est une association qui accompagne des porteurs de projets en milieu rural. Elle les avait suivis sur leur projet d'installation en Ariège et leur propose de visiter une ferme dans l'Aude en février 2007.

 

Les propriétaires de la ferme ont 300 ha et désirent lever le pied. Ils proposent de louer 62 ha et un corps de ferme. Ils ne souhaitent pas vendre. Les discussions entre Christophe, Catherine et les six compères sont claires, ils sont sur la même longueur d'onde.

 

Cette ferme convient aux six futurs associés : 62 ha et du bâti suffisant pour accueillir toutes leurs activités ainsi que pour se loger indépendamment, condition sine qua none pour le groupe. 

 

Les terres et le bâti seront mis à disposition par l'intermédiaire d'un fermage. Le bâti de la ferme est en désuétude et classé bâtiment agricole dans le Plan Local d'Urbanisme (PLU). L'installation des six jeunes permettra de le passer en habitation pour loger les nouveaux paysans. Christophe se charge de la rénovation avec l'aide constante d'un porteur de projet. Tout le monde y trouve son compte.

 

Carole, Gwenaëlle, Melinda, Morgan, Sébastien et Yann arrivent sur cette ferme en septembre 2007, ils vivent alors en colocation dans la partie déjà rénovée. Ils passent un an à préparer leur installation : administratif, montage de dossiers financiers, réflexions sur les statuts, et sur le fonctionnement à plusieurs. L'ATAG, Association Tarnaise de l'Agriculture de Groupe va les aider dans la réalisation de leur règlement intérieur. Ce règlement fixe le cadre du collectif. Il pose en quelque sorte les droits et les devoirs des associés au sein de l'EARL.

 

Le collectif s'installe en EARL*, statut agricole qui permet de s'installer à plusieurs et qui autorise Gwenaëlle à pratiquer son activité d'accueil. Ils bénéficient de trois Dotations Jeune Agriculteur (DJA) grâce au soutien de la Confédération Paysanne. Sur 62 ha, c'est une première dans l'Aude.

Face aux difficultés de s'installer en agriculture alternative, ils reçoivent le soutien de l'ADEAR*, de l'ATAG*, de la Confédération Paysanne et de citoyens dont Stéphane Linou, aujourd'hui élu Vert au Conseil Général de l'Aude, qui va mettre en place en parallèle l'AMAP* de Castelnaudary.

 

Cette année d'installation marque aussi le début des travaux : restauration du bâti, grand ménage sur la ferme et mise en place du fournil et de la meunerie. Lait Co Pain font le choix d'une installation progressive. La mise en place de l'atelier boulange paysanne est la plus rapide et apporte rapidement des revenus.

 

Mario rejoint le collectif en 2011 avec une activité en maraîchage, légumes diversifiés. Ce dernier souhaitait s'installer en collectif avant ses 40 ans, pour pouvoir être éligible à certaines subventions. Il avait déjà passé du temps sur la ferme avec eux. Des affinités se créent. Pour les six autres, c'est le moment où jamais d'accueillir une nouvelle personne au vu de l'avancée des projets.

 

*ADEAR : Association pour le Développement de l'Emploi Agricole et Rural

*EARL : Établissement Agricole à Responsabilité Limitée

*ATAG : Association Tarnaise de l'Agriculture de Groupe

*AMAP : Association de Maintien de l'Agriculture Paysanne

 


Les activités agricoles sur la ferme de l'EARL Lait Co Pain

 

L'EARL Lait Co Pain compte autant d'activités qu'elle a d'associés. Chacun est responsable d'un atelier et binôme d'un autre.

 

Yann est référent de la boulange paysanne, il est soutenu par Sébastien. Ils produisent 5 ha de céréales sur la ferme, dont des blés anciens et d'autres plus classiques. Ils fabriquent leur farine avec un moulin de type "Astrié", c'est-à-dire à meule de pierre, idéal pour les blés panifiables. Yann et Sébastien produisent 300 kg de pain au levain chaque semaine.

 

Melinda est référente de l'élevage des chèvres pyrénéennes, elle est soutenue par Yann. Les chèvres pyrénéennes sont en faible effectif, elles produisent un lait de qualité mais pas en quantité. Melinda réalise un travail de sélection génétique pour tendre vers un troupeau laitier plus productif. Les chèvres sont nourries à l'herbe et au foin exclusivement, elles reçoivent un complément de mélange céréalier et de son (issus de la boulange) produit sur la ferme. Chaque matin une trentaine de chèvres sont traites à la main. Pour améliorer le confort de travail et pour pouvoir se faire remplacer plus facilement, l'EARL envisage d'investir dans une machine à traire. La totalité du lait est ensuite transformé.

 

Morgan est référent de l'activité vache laitière, il est soutenu par Gwenaëlle. Sur la ferme, il y a une dizaine de Brunes des Alpes nourries à l'herbe et au foin. Le tout est produit sur la ferme. Le vêlage est groupé, les vaches sont traites dix mois de l'année et taries du 15 juin au 15 août. Elles ont une étable canadienne où elles sont attachées au moment de la traite et pendant les périodes hivernales. Pour améliorer le confort de travail, Morgan est en train de mettre en place un "défumeur", tapis roulant qui sort le fumier directement dehors.

 

Carole est référente de l'activité fromagerie, elle est soutenue par Morgan. Elle transforme la totalité du lait de vache et de chèvre produit sur la ferme en tommes, yaourts, fromages blancs, fromages frais et affinés, et fromage à pâte molle. Elle s'occupe aussi de la partie administrative et commercialisation avec Gwenaëlle et Melinda.

 

Sébastien est référent du maraîchage plein champ. Cette activité consiste à cultiver des légumes sur de grandes surfaces qui ne demandent pas d'irrigation et qui sont facilement mécanisables comme l'oignon, la carotte, la betterave, la pomme de terre etc. Sébastien gère également les grandes cultures, il réfléchit et propose les rotations de l'année sur l'ensemble de la structure.

 

Mario est référent de l'activité maraîchage légumes diversifiés. Il cultive une trentaine de variétés. Cette année 2013 est particulière pour lui car il a déménagé son activité sur 2 ha en terrain plat, plus adapté pour sa production. Par conséquent, il a fallu déplacer les cultures, installer l'irrigation etc.  La météo a été rude avec les maraîchers cette année. La saison a pris du retard et le début de l'été est chargé en plantations !

 

Gwenaëlle est éducatrice de formation. Elle fait de l'accueil d'enfants atteints d'autisme sur la ferme. Elle accueille des enfants à la journée, pour un week-end ou pour les vacances. L'objectif est d'apporter un soutien aux familles ; que ce soit dans la prise en charge des enfants ou dans les démarches administratives. Actuellement, Gwenaëlle accueille six enfants tout au long de l'année, certains participent aux activités de la ferme (traite, soins aux chèvres et aux cochons).

 

D'autres couples "référant/ binôme" participent à la comptabilité et à la gestion de la commercialisation.

 

Toutes les productions sont labélisées « Nature & Progrès ». Ce label est historiquement très lié au label agriculture biologique mais qui n'a pas fait le choix de s'assouplir comme le label AB. « Nature et progrès » fait aussi le choix de contrôles participatifs menés par d'autres producteurs et consommateurs. 

 

Organisation Collective sur la ferme de Borde Mounoy

 

Référent/Binôme

 

Chez Lait Co pain les grandes décisions concernant la structure sont prises collectivement : les projections économiques, les projets de constructions etc.

 

Chaque associé a choisi de développer une activité sur la ferme. Le binôme vient en soutien, par exemple en élevage laitier, il prend le relais sur la traite quelques jours de la semaine. Ce système permet d'avoir deux avis sur des décisions techniques, quotidiennes et de faibles impacts mais aussi de ne pas toujours se référer au groupe pour les décisions plus pratico pratiques.  

 

La communication au sein du groupe

 

Chaque lundi après-midi les sept associés se retrouvent pour élaborer le planning de la semaine, chaque personne s'inscrit sur la commercialisation (marchés, livraisons, AMAP) et sur les repas du midi. Un temps est aussi consacré à l'échange autour des événements de la semaine passée ou de celle à venir.

 

Certaines semaines, si le groupe est au complet, les associés abordent des problématiques plus larges : type chantier à venir, quel financement, quelle échéances etc. Les décisions sont prises en consensus. Celles-ci sont notées dans un cahier pour acter les choix et les orientations.

 

Les repas du midi sont préparés par un associé et partagés par l'ensemble du groupe. C'est un moment convivial qui permet aux associés de passer du temps ensemble, et à l'occasion de discuter des besoins urgents d'organisation.

 

L'Association Tarnaise de l'Agriculture de Groupe (ATAG)

 

L'ATAG a suivi l'EARL Lait Co Pain dès sa première année d'existence avec la réalisation du règlement intérieur. Elle l'a aidée à tout mettre en place pour que le groupe fonctionne : un bureau sur la ferme, dérouler des réunions dans un lieu calme et neutre afin de faciliter les échanges et bien séparer la sphère professionnelle de la sphère amicale.

 

La deuxième année, l'association a travaillé avec eux sur la communication non-violente, mais aussi sur la mise en place de plannings hebdomadaires, mensuels, annuels et de tableaux qui répartissent les tâches. Ces outils sont importants car si chacun à son atelier en responsabilité, la comptabilité, la commercialisation et les outils sont en gestion collective. Pendant l'une des rencontres avec ATAG, chaque associé a acté ce qu'il faisait sur la ferme de manière à ce que se soit entendu par le groupe. Ce travail a permis ensuite de faire le point sur l'équité du travail.

 

La troisième année l'association a joué un rôle de médiation au sein du collectif. Le groupe a été confronté à des conflits. Les associés ne se sentaient pas capables de les résoudre seuls. L'ATAG les aide avec des méthodes de communication non-violente notamment.

 

Cet hiver, les associés se sont retrouvés quelques soirées autour d'un thé et d'un gâteau pour une réunion "Météo-Métébas". Pas de thème prévu à l'avance, chacun a pu échanger sur ses ressentis, ses doutes, ses motivations etc.

 

Le Pot Commun d'Eole

 

Les associés de l'EARL Lait Co pain sont tous cogérants. Ils sont tous agriculteurs à titre principal pour la MSA*. Ils ont les mêmes parts dans la société, le même salaire. Ils sont tous caution solidaire des emprunts et ont tous leur signature sur le bail.

 

Ils ont créé une association "le pot commun d'Éole", c'est l'EARL qui injecte de l'argent sur le compte. « Le pot commun » sert à financer la nourriture, les loyers, les factures d'eau et d'électricité des logements, l'électroménager en commun (machine à laver, congélateur etc.), les assurances, les mutuelles. L'association est aussi propriétaire de trois voitures qui servent pour les déplacements personnels des associés.

 

Maxime, le compagnon de Melinda travaille à l'extérieur. Il participe à la vie du Pot commun d'Eole.

 

L'EARL verse un complément de salaire de 290 euros par mois à tous les associés.   

 

 Conclusion

 

Au-delà du projet politique qui est de vivre à sept sur 65 ha, un des grands objectifs du collectif est d'arriver à faire vivre le groupe d'associés, le groupe d'amis, les familles, les couples et les individus. Pour cela les sept associés ont mis en place un cadre juridique précis : l'EARL, l'association du pot commun d'Éole, le complément de salaire. Cette différence est aussi précise dans l'espace : le bureau est dans les locaux de la ferme, une grande salle sert aux repas du midi et aux réunions. Chaque individu ou couple à son logement privé sur la ferme. Même si ce n'est pas toujours facile de travailler en collectif, le système a été aménagé en intelligence. Lorsque le groupe ne va pas bien, il sait aussi s'appuyer sur des structures compétentes pour le faire avancer. Chaque avancée positive ou négative donne de la maturité au projet et le fait avancer quoi qu'il arrive.